Ewa Sonnenberg, c’est-à-dire la tendresse - Michał Tabaczyński
Parmi les poètes contemporains polonais, qu’on a l’habitude d’appeler les jeunes (qui, d’ailleurs, influence parfaitement leur forme, aussi créatrice), et en plus, parmi les poétesses moins nombreuses de ces générations, Ewa Sonnenberg est une personnalité la plus… mystérieuse. La médiocrité de cette description, malgré son évidence, doit être la preuve de la véracité du diagnostic – je ne la cite pas avec la plume légère mais en me donnant beaucoup de peine que la médiocrité exige. Ce caractère mystérieux est, d’ailleurs, paradoxal – public, exposé à la montre, révélé sur les blogs; dans cette esquisse, aucune explication de ce phénomène n’attend le lecteur, rien ne l’attend sauf la sensation consolidée de ce caractère mystérieux. Et cela semble déjà quelque chose – c’est, enfin, le fond de cette poésie.
Ewa Sonnenberg est une démolisseuse silencieuse et persévérante (je signalerai déjà au début ses inspirations de l’Orient) de plusieurs mythes. Entre autres, du mythe sur ce que dans nos temps il n’est pas possible d’atteindre l’impression du mystère à l’aide des moyens simples, les plus simples – or, il est possible et elle le fait: la coupure en deux, banalement simple dans son essence, de sa photo du recueil débutant de poèmes est, dans ce sens, le symbole de toute sa voie artistique.
Le mythe le plus durable, auquel Sonnenberg a visé et vaincu, est le mythe sur la nocivité des cours d’écriture créative pour les talents créatifs et l’individualité du poète. Mais oui, elle est diplômée de la première école polonaise d’écriture créative. Mais oui, cette école était accusée de casser les colonnes vertébrales littéraires de ceux qui suivaient ses cours, ou au contraire, du manque absolu d’influence sur leur œuvre. C’est vrai qu’elle n’a pas produit beaucoup d’écrivains remarquables. Mais il est aussi vrai que le diplôme de cette école n’a pas nuit à Ewa Sonnenberg, il n’a pas émoussé son individualité d’écrivain, et peut-être au contraire, il l’a seulement aiguisée comme un rasoir. Est-ce pour cette raison que notre poétesse peut enseigner les années suivantes dans cette école sans remords? Oui, elle peut et voilà qu’elle le fait avec succès!
La démolisseuse des mythes vient de Ząbkowice Śląskie – la question est apparemment d’importance secondaire. On peut en tirer quelques conclusions et former des généalogies imaginatives de ses œuvres en se référant au mélange des cultures et au mythe de la région frontière (et ce mythe est bien sûr réfuté par Ewa Sonnenberg- ses œuvres marquent les régions frontières différentes et d’autant plus importantes que les régions frontières des corps et des sexes). La chose est, pourtant, symbolique. Notre poétesse est une personnalité de Wrocław, de Cracovie, c’est vrai, mais elle est aussi, dans un certain sens fondamental, une personnalité de Ząbkowice. En quel sens? Elle est tout simplement une personnalité provinciale. Ewa Sonnenberg est une poétesse de la province – cette constatation explique le destin compliqué d’elle-même et de sa poésie. Ce terme est, cependant, polysémique et peut nous amener trop facilement à l’impasse. Précisons-le. Elle est une poétesse provinciale et, en tant que telle, elle se trouve à la marge des événements de la vie littéraire (même si elle y participe activement), à la marge de l’intérêt de la critique (même si les critiques importants écrivent d’elle), aux bas-côtés des discours. Elle est une poétesse provinciale, elle n’a pas honte de son caractère provincial en sachant quelle valeur ça peut apporter, mais grâce à cela, elle est avide de monde, son élan et sa modernité. Elle est une poétesse provinciale et c’est pourquoi, elle a la force (aussi intellectuelle) d’aspirer au centre, elle a des raisons pour y appartenir, au moins par correspondance.
Dans son recueil débutant « Hasard », se trouve le poème La Province dont la dernière strophe dit (le plus probablement, à sa mère à qui ce poème est dédié) d’une façon révoltée (c’est une révolte triste, amère et impuissante):
Tu regardes toute ta vie le même paysage derrière la fenêtre
le même arbre sans abri et infirme Tu es tout simplement
devenue son amie tu as quelqu’un à parler
(mais chut! parce qu’ils penseront que tu es folle
et tu finiras par te trouver à l’hôpital attachée
shootée aux psychotropes jusqu’à perdre connaissance)
C’est un poème triste mais aussi énormément tendre, car la tendresse – ce qu’il ne faut pas oublier – est probablement la règle la plus importante des œuvres d’Ewa Sonnenberg. La tendresse, ce qu’il faut dire, en deux sens de ce mot – en tant que rapport spécifique aux objets de ce monde et aux personnes, mais aussi la tendresse en tant que propriété d’un cliché photo. Quel est l’effet de la tendresse comme la règle d’un poème (ou plus largement: de la poésie)? D’une part, elle permet une relation au monde et aux hommes éprouvant de l’empathie. D’autre part, elle cause la pureté et l’expressivité (en me référant à cette métaphore photographique, je dirais la netteté) de la langue qui présente. La conséquence supplémentaire est une sorte de confiance à la langue, grâce à laquelle aucun mot n’est exclu de la participation dans ses poèmes – il n’y a pas de mots trop affectés, trop usagés ou trop risqués.
Ewa Sonnenberg écrivait d’une manière tendre mais elle a décrit la tendresse d’une manière métapoétique (si je traite la tendresse en tant que règle d’un poème, ergo – la catégorie du cadre de la poétique), comme, justement, dans le poème Tendresse:
Ses pieds menus, la soie lustrée du souffle descend de ses bras aux crêtes papillaires
Sa raison toute petite, pas plus grande d’un cil, médite sans cesse sur une seule chose
Ses lèvres transparentes chantent d’une voix douce de la pluie en se confiant
à la nuit car le jour l’aveugle et lui fait honte:
Pourquoi tu n’étoufferas pas d’un mot au moins
ce que ton corps appelle?
Et dans le poème Incertitude, il y a un tel fragment métapoétique:
Mon petit poème drôle, je te réchaufferai avec mes mains
en demandant pardon à la vie de l’avoir décrite au lieu d’y participer
tes essais naïfs et tendres de guigner les mots nus
amusaient ma vanité […]
Même s’il est difficile de décider quelle est l’attitude de la poétesse à la réalité dans un tel sens qu’on ne peut pas apprendre sans équivoque où, en effet, cette tendresse se trouve, c’est-à-dire quel est le rapport entre le sentiment (la tendresse) et son objet (le monde). Si je devais choisir, j’indiquerais leur certaine union. C’est bien d’y citer Franz Brentano: « Une chose doit être accordée sans doute. L’objet que le sentiment concerne n’est pas toujours un objet extérieur. Aussi, quand j’entends un son agréable, le plaisir que je sens n’est pas, à proprement parler, le plaisir puisé du son, mais le plaisir trouvé en « entendre » ». J’admets ne pas savoir comment cette citation y est légitime, à quel degré elle y est nécessaire (car ce qui est typique d’Ewa Sonnenberg c’est qu’il est aussi très facile d’y assortir les citations). Je sais, pourtant, pour quelle raison j’ai choisi celle-ci. Primo, à cause du « son agréable » déjà mentionné: la poétesse est une pianiste diplômée qui, théoriquement, doit avoir une importance essentielle pour la lecture de sa poésie. Secundo, elle est étudiante en philosophie de plusieurs années, on peut même dire que gourmande d’elle (celle institutionnelle mais probablement aussi de la philosophie toute simple), Brentano y convient alors.
L’avantage incontestable de notre concomitance avec Ewa Sonnenberg est le fait que nous savons son apparence, son mode de lire, de fréquenter, et même sa façon de s’habiller. Et elle s’habille d’une manière élégante, féminine, avec une finesse un peu ostensible, je dirais, moi, l’habitant du nord sévère, qu’elle s’habille à la cracovienne. Mais pourquoi j’en parle? Pour donner un contexte important esthétique pour ses œuvres mûres qui – remarquez maintenant ce contraste – porte les traces des inspirations d’Extrême-Orient si fortes. (Pour ceux qui trouvent l’apparence d’un écrivain comme un trivium indigne de mention, il faut citer les mots du poète important pour notre poétesse et dont l’inspiration est sans doute visible dans ses poèmes – de Josif Brodski; il écrivait: « Théoriquement, l’apparence physique de l’auteur ne doit avoir aucune importance pour ses lecteurs: la lecture et aussi l’écriture n’est pas une activité narcissique; mais il suffit d’aimer un nombre suffisant de poèmes d’un poète particulier pour commencer à réfléchir comment est-il (est-elle). Cela est, probablement, lié au soupçon du lecteur que s’enthousiasmer pour une œuvre d’art signifie la même chose que reconnaître la vérité exprimée dans l’art ou un certain degré de vérité. Incertains par nature, nous désirons voir l’artiste que nous identifions avec son œuvre – afin de savoir, à une occasion suivante, comment, en effet, la vérité est-elle? »).
Notre conscience de l’apparence de la poétesse et, en plus, la conscience d’un contraste profond entre sa tenue, comme j’ai dit, cracovienne et la modestie monastique de ses derniers poèmes est la contribution essentielle à les lire et comprendre. L’inadéquation vaste de deux styles (de la tenue et de l’écriture) est, en quelque sens, la source de l’originalité de cette poésie. Tous les changements des poétiques, des sujets et des techniques, les révolutions de la diction et l’échelle des niveaux stylistiques – tout cela a finalement mené Ewa Sonnenberg à la poésie de l’Orient. Or, ses poèmes orientaux, ces temples de la contemplation et de l’ordre, sont minés par la mobilité incessante, l’activité qui ne peut pas être réprimée, la nervosité non calmée et qui ne peut pas être calmée. Sous la surface des poèmes ascétiques (car les feuilles sont blanches en ascète) du recueil Écrit sur le sable, la vie, qui ne peut pas être rassurée, bouillonne et gargouille. À travers les crevasses des versets isolés outre la page blanche, sous pression énorme, la vie s’échappe à la surface. Je pourrais répéter cette construction rhétorique encore plusieurs fois; on pourrait le répéter d’une manière obsessionnelle, car la poésie de Sonnenberg s’occupe de la vie d’une manière, justement, obsessionnelle (et ce n’est pas un champ d’intérêt si évident dans la poésie, surtout de sa génération).
Bien sûr, la poétesse appelle cette « vie » à l’aide des pseudonymes différents, mais le plus souvent et le plus abondamment – selon la convention de ces poèmes – en tant que monde ou chemin; le chemin occupe une position particulièrement privilégiée dans son dictionnaire poétique:
Le voyage est aussi une partie de ce livre
Qu’est-ce qu’on peut prendre en partant en voyage sans fin?
Comment raconter une histoire sans fin?
Ou:
Il était comme un chemin par lequel, étant enfant, elle allait chercher des bonbons
Il était comme un chemin
Cette citation-ci remet aussi sur les autres traces – surtout sur la trace de l’amour (« Parfois les traces peuvent se transformer en êtres humains » - écrit Sonnenberg un moment plus tôt). Car l’amour est le principe et le sens de la vie, c’est l’amour, le chemin (le voyage? l’histoire?) sans fin qui gargouille aussi sous la surface, en donnant de l’intensité à ces poèmes.
L’amour, le voyage, le monde, la tendresse – c’est clair, la poésie concerne les affaires fondamentales et les plus simples. C’est un grand défi pour la poésie, peut-être le plus grand. On pourrait, d’ailleurs, ajouter encore à ce catalogue de simplicités: l’ordre (comme au cérémonial d’infuser le thé), le temps (comme au haïku dont elle écrivait quelque part dans son journal sur internet que c’est « un objet magique pour arrêter le temps ») et l’attente (qui est la fonction de l’amour, du monde et enfin, de la vie). Seulement les sujets risqués, le danger à chaque pas.
L’avantage incontestable de notre concomitance avec Ewa Sonnenberg est aussi, à part la possibilité de la rencontrer, le fait d’être au courant des potins sur sa vie (pour ceux qui le trouvent, de nouveau, trivial, je recommande le retour à Brodski). On parlait de sa mobilité extraordinaire – pour le lecteur de sa poésie ce n’est pas une nouvelle. On racontait que le motif du chemin, si précieux dans sa poésie, lui est connu par expérience. Qu’elle sait parcourir un chemin avec fantaisie. Qu’elle sait parcourir le chemin entre Cracovie et Wrocław en taxi (qui, d’ailleurs, constitue une combinaison parfaite de la fantaisie cracovienne avec le sens du confort et sens pratique de Wrocław). Peu importe combien de vérité il y en a, la métaphore semble excellente. Combien ces trajets doivent être incroyables, je les imagine ainsi, franchissant toutes les zones et tous les tarifs possibles, se moquant non seulement des limitations de vitesse mais aussi d’imagination! Pas un tramway brûlant, pas un char du feu, mais c’est un taxi détraqué qui transporte Ewa entre Cracovie et Wrocław, à la vitesse maximum, avec un chauffeur taciturne, concentré comme un moine, mais qui sait écouter!
Submitted by admin on 5. September 2009 - 14:00.
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