(FR) Michel-Ange. Mythe de la victoire ou de la défaite?
Il se libère des décombres des suppositions: la trame convenable des sens enchantés en pierre le suit. Les réactions de l’ingéniosité. Une idée ou seulement une coïncidence? C’est du bloc des fautes d’où il tire sa forme personnelle, son image personnelle de la pierre. La pierre est dure et pourtant craintive et incertaine. Oui, la pierre est l’incertitude comme tes joues pâles et mystérieuses dans leur tristesse. Est-ce que la pierre sait être un visage? L’odeur de la pierre. C’est cette odeur qui le faisait exprimer ce qui est inexprimable. Exprimer: choisir la structure convenable. Exprimer – l’odeur de la pierre s’élève toujours dans les airs, comme si elle créait sa destination à l’aide de l’odeur, comme si elle suggérait son histoire avec la température. La tienne, la mienne, la nôtre. Celui qui connaîtra l’histoire de la pierre, connaîtra l’histoire de ce qui est hors du monde. « Je veux être toi » criait la pierre à lui, et il lui répondait « je veux être au moins une goutte de ta force ». Il avait besoin de la force pour créer, pour casser les blocs de pierre pour que l’image soit faite, pour que la forme puisse voir la lumière du jour. Afin de déchirer le voile de la pierre, il devait devenir une pierre lui-même, car seulement une pierre peut comprendre une autre pierre, seulement une pierre peut reconnaître l’esprit d’une pierre. Il arrive que j’accueille toutes les pierres du monde, je les accueille en moi et alors, les yeux de mes doigts ferment les paupières et se nourrissent de frais, se nourrissent d’éclat, se nourrissent de rêves. Il reste toujours quelque chose de cet éclat pour plus tard. Une chose sensibilise les bouts des doigts pour toujours. Ses doigts étaient insensibles mais dans ce manque de sensibilité, la tendresse outre mesure se développait. Le temps était d’importance pour lui. Le temps qui fuyait, le temps qui disparaissait: la lutte de l’inspiration contre le temps, la lutte de la création contre le temps qui passe. Ce n’est pas la pierre mais l’espace qui résiste. Ce n’est pas la pierre mais l’espace qui demande d’être sculpté. C’est l’espace qui est formé chaque fois quand le ciseau s’approche de la pierre. L’espace, est-il un vide? Parfois, il l’est. Le vide amplifié où il faut commencer le mouvement. Le mouvement est la pensée, l’inspiration, l’idée, le modèle. Qui devait prouver sa constance à qui: pierre à lui ou lui à pierre? Qui est plus nécessaire à qui? Il n’a besoin d’aucune énigme. Ni de prouver la vérité. Son geste de s’approcher de la pierre est l’infinité et la vérité. Embrasser tous les points critiques et posséder cette perspective gigantesque et monumentale de la roche. Ce geste contient tout le savoir sur la création, tout le savoir sur la force mystérieuse de l’art. Il était le seul qui connaissait les points les plus sensibles dans le bloc de pierre, il était le seul qui a compris la langue des pierres.
Seulement la solitude sait pardonner. Il y a un tel moment dans ce pardon qui perçoit les événements en tant qu’un instant unique. Les maltraités et ceux qui maltraitent deviennent l’unité comme si la division entre le bien et le mal a été absorbée par une force sans nom. La solitude – c’est la pierre qui exige la solitude, c’est l’art qui veut avoir l’exclusivité pour ses caprices et ses humeurs. Parfois, il tombait sous le poids de la pierre, mais créer veut dire tomber et se lever. Se lever et tomber. L’un n’existe pas sans l’autre. Entre l’un et l’autre, la certitude brillait toujours en lui, cette sensation étrange de quelque chose outre mesure. D’une force incompréhensible, sans nom. De quelque chose à laquelle il ne saurait pas même penser, qu’il cherchait toujours, désirait toujours, à quoi il visait tout le temps. Cette chose sans nom et sans bornes qui se reflétait dans les pierres aussi sans noms. C’est pourquoi, il sculptait car la forme donnait le nom à chaque bloc de pierre, mais ce qui était sans nom restait toujours comme cela.
Probablement, il se demandait à quel monde il appartenait. Quel monde devinerait ses intentions et ses sentiments. La pierre peut être l’envoi d’un autre monde, n’est-ce pas? C’est la pierre, pas la terre, qui est l’os de la réalité. Mais il y a plusieurs réalités; qui devinera laquelle est la plus convenable? L’adoration. L’enchantement. L’adoration. Lesquelles de ces lueurs du moment définiraient ses relations avec la création afin d’effrayer, de montrer, de dévoiler, de persister dans cette idée terrifiante de parvenir à l’essence de la vie, l’essence de l’âme, et enfin l’essence de l’idée: un acte pure de l’art. Le geste, sera-t-il remarqué d’une manière convenable? Mais comment se référer non à l’imagination mais à la vigilance?
Le toucher. Peut-être que dans cet art, le toucher est essentiel. Le mouvement habile sur la surface de la pierre comme si un feu intérieur pouvait trouver l’issue. Les doigts sont cette issue, les bouts des doigts sont cette explosion, l’avidité des mains est cette pénétration extatique jusqu’à l’intérieur. Je te reconnaîtrai si mon toucher te reconnaît. Qu’est-ce que c’est cette reconnaissance mystérieuse? C’est monter le même escalier, c’est se bouger dans la même direction. Peut-être que la voie est en pierre, les pieds reconnaissent alors ce rythme caractéristique de la pierre, les pieds deviennent alors une histoire, ils sautent de l’incertain en certain. On peut se plonger dans le toucher, mais on y peut aussi couler. Les tourbillons violents que la main rencontre au contact de la matière. Les formules magiques de la matière qui peuvent nous transformer en serviteurs taciturnes de la tendresse. Mais servir veut dire savoir quelque chose de plus. Le besoin conscient et conséquent de servir signifie peut-être trouver un savoir. Le savoir qui est caché, le savoir qui n’appartient qu’aux élus. Qui sont ces élus? Et est-ce qu’ils existent? Le serviteur balance sur une ligne fine. Le service peut se transformer en esclavage. L’esclave de Michel-Ange est une personnalité pleine de force, consciente du fait qu’il échouera dans un moment, que la peine lui pèsera bientôt. Mais la peine pèse à nous tous. C’est une ombre qui ne nous quitte jamais. L’ombre qui prédomine chaque phénomène. L’ombre qui fait voir la dispersion, l’ambiguïté, la multitude et enfin le chaos. Bien qu’il arrive parfois que Quelque Chose au-dessus du monde nous dérobe à l’ombre. Qu’est-ce qu’il faut faire alors? Sommes-nous plus forts pour supporter ce terrain sauvage et déchaîné de la compréhension? L’esclave libéré du cri, libéré de la peur, libéré de soi-même s’étire lentement, absent, perdu, comme s’il a abordé un havre lointain. Il enlève son t-shirt comme s’il voulait se dénuder complètement et articuler cette situation jusqu’au bout. Et il y a une sorte de détournement en cela. Ceux qui voulaient le dévoiler, ont dévoilé eux-mêmes, et lui, dévoilé ou essayant de se dévoiler est toujours couvert. Car même dans le dévoilement complet, ne reste-t-il pas ce territoire insondable du mystère? Cette couverture est la douleur, la lutte contre ses propres forces, avec sa propre faiblesse, avec la maladie de ce qui nous entoure. Il semble quitter son corps. Ce corps épuisé devient une imitation. Un habile subterfuge pour ne pas reconnaître ce qui cache son être propre. Personne ne suppose que cet esclave ne se trouve pas dans son corps depuis longtemps, qu’il ne puisse pas s’y trouver car il se sentirait dépaysé, alors il rompt les liens avec son corps et s’en va. Mais cela ne veut pas dire qu’il s’en va au néant ou dans l’oubli. C’est plutôt une expédition. Une vision. Une nouvelle tentative du voyage. Une nouvelle tentative de réaliser un plan mystérieux connu seulement par celui qui l’a créé, c’est-à-dire le sculpteur. Et il pouvait dire ou graver sur sa poitrine les paroles suivantes:
Nous commencerons notre lointain enchanté par la proximité d’un autre lointain
Nous goûterons une larme transformée en connaissance de la langue au-dessus de la langue quotidienne
Je te suivais en te conquérant aux aguets
C’est agréable de poursuivre le pays du rêve
Quelle température avait la main de Michel-Ange quand elle peignait la Main de Dieu au geste de consentement pour que l’homme apparaisse, pour accepter le sentiment du monde par l’homme. Les sens ne doivent pas être lisibles. Le vent, il y a du vent sur la fresque. Saisir le mobile en immobile. Le vent est un messager. Le vent qui dépasse le monde et qui nous touche avec quelque chose d’extraterrestre. Avec quelque chose qui s’est passé ou qui aura lieu en réalité qu’on ne connaît pas. Le Main de Dieu qui est un appel. Le vent, il y a du vent sur la fresque. Et Adam nu de la nostalgie du visage de Dieu. Et un coup de vent de nouveau et un homme créé par Dieu pour qu’il s’étonne lui-même et qu’il étonne. Est-ce qu’il y fera face? Le vent, son souffle délicat qui était le début de l’humanité en se glissant au premier souffle. Le vent crée l’impression d’un espace ouvert et illimité. Comme s’il parcourait l’univers d’un bout à l’autre. Le souffle de vent qu’on peut entendre dans les vêtements et dans les cheveux qui lui acquittent la dette de reconnaissance en le suivant docilement. La sincérité du vent est liée à la vérité de cette scène. Cette vérité qui veut dire que n’importe quoi l’homme fait, n’importe où il va – il est créé toujours, sans cesse. De nouveau et toujours de nouveau. L’acte de création n’a pas lieu une fois, il dure toujours. Il est entendu dans les souffles de vent et palpite dans les feuilles tremblantes. C’est dans cet acte infini de création que l’homme se perfectionne, se transforme, change, va plus loin. Ce « plus loin » est le plus difficile. Car comment est-il possible d’éprouver « le plus loin » convenable qui coexiste avec la vérité? Chaque relâchement de ce « plus loin » cause la désintégration de l’existence en plusieurs petites circonstances. Mais c’est au détail que le tout se trouve. Les doutes? Il y a encore une chose de particulière dans cette scène: l’homme se trouve face à face avec le Visage de Dieu. Le Visage que personne ne pourra regarder, jamais. Le Visage qu’on ne connaît pas et qui est partout. Et de nouveau la Main de Dieu, la seule certitude sur cette fresque qui crie:
Tu te serviras de ta Main pour sceller ce qui a été touché.
Tu te serviras de ta Main pour distribuer les dons aux simplets, sur lesquels les sages et les philosophes se disputent
Tu te serviras de ta Main pour couvrir ce que pourrait perdre le monde: ce sourire unique grâce auquel mille ans serait comme un jour.
Et le vent se déplace au côté gauche de la fresque, là où Dieu parmi les anges rend accessible son image et sa ressemblance.
Qui était Michel-Ange de cette époque-là?
Qui est Michel-Ange de maintenant?
L’être réel et l’être idéalisé.
L’être conventionnel et l’être réel.
Qui serait Michel-Ange aujourd’hui?
Serait-il toujours amoureux de pierre? Lutterait-il toujours pour chaque manifestation de son art? Est-ce que le sentiment à la pierre pourrait être réciproque?
Il semble que l’artiste n’avait pas besoin d’imagination, la seule intention suffisait. L’intention traduite en action. Et tout à coup, il a partagé sa vie avec l’art. Maintenant, seulement l’art pouvait chercher un prétexte, pouvait devenir semblable à lui, être en communion avec ses désirs, il en avait besoin comme d’oxygène. Et pourtant il ne devait rien prouver à personne. Le jugement propre venait de lui-même. Formé, fini, complet. La sculpture est le plein et ne connaît pas la sensation de manque. Et, pourtant, chaque jour, ce manque le dominait comme des blocs de pierre glissés dans l’air, comme des lettres non écrites. Il y a une force centripète dans la pierre, qu’on peut transformer en forme, en image. La force qui pénètre le sculpteur. Il y a une certaine hypersensibilité dans cette force, la subtilité spécifique, mise comme un voile délicat sur chaque bribe de son œuvre. La subtilité ne doit pas, nécessairement, être délicate et tendre, parfois elle est aussi brutale.
La tentation existe toujours. Surtout dans l’acte de création. La tentation d’atteindre ce qui est impossible à atteindre. La tentation d’arracher ce qui est caché devant l’homme. La tentation d’exprimer la beauté. Et son expression est parfois peccable, indompté et non humble. La beauté leurre, la beauté nous met en terrains inconnus d’où il est impossible de revenir. N’importe quelle idée de l’artiste tournoie toujours autour un sujet. Ce sujet est l’atteinte à la beauté. Même si on veut faire voir la laideur, nous la faisons voir par la beauté, même si on veut montrer le désespoir, ce qui le montre transforme le désespoir en immensité de la beauté, même si on veut dévoiler la douleur, plus elle est grande, plus on s’approche de l’essence de la beauté. Michel-Ange détruisait la laideur du manque de forme précise afin d’accentuer la beauté en forme. Il y a une linéarité spécifique en cela. Les idées sont parfois verticales.
Chaude ou froide, jamais tiède, jamais fraîche c’est comme l’incarnation de la relation de l’artiste avec l’art. Voulait-il crier? Le cri de la pierre est entendu en collision de l’artiste avec la forme. Mais le cri c’est quelque chose d’autre que la lutte. La lutte contre la matière, le contenu, la forme. La résistance de la matière est ce qui inspire et fait naître les incarnations suivantes de la vision artistique. La résistance s’oppose à ce qui est incertain et inconstant. L’art existe dans la zone où tout est possible. Cet intermédiaire potentiel en possibilités est l’inspiration et l’énergie créatrice. Que c’était son inspiration? D’où venait-elle et quand le visitait-elle? L’art donne la sensation de bonheur qui veut dire parfois des larmes. L’objet artistique est un objet de notre étonnement par cette œuvre et par soi-même.
Enfance
Le savoir de ce qui est désiré. « Les pierres, les roches, les plantes, si elles savaient parler comme nous ». L’enfance soigne en elle la compétence extraordinaire d’écouter attentivement la langue de la nature. En enfance, nous connaissons la langue des pierres, des plantes et des animaux. Nous savons communiquer avec la roche, la mer et l’arbre. Et la roche, l’arbre et la mer savent communiquer avec nous. Cette compétence résulte de la confiance. Du consentement. De l’attente non humble de l’enfant.
Est-ce qu’il a succombé à la tentation de parler avec les jasmins dans les jardins de Lorenzo de’ Medici? Peut-être que c’étaient les fleurs du jasmin qui lui ont révélé le secret de la sculpture. Lui ont-elles découvert le secret du vent? Leurs pétales délicats lui ont sensibilisé à la capacité de la surface, que la surface n’est pas lisse mais possède une profondeur en soi. Peut-être que leur mélancolie a éveillé en lui le don de prévoir ce que la matière cache. Comment, alors, ne pas subir à ce charme, cette course enflammée des fleurs après chaque souffle de vent. Après chaque souffle d’esprit.
L’amitié avec la princesse. Contessina qui lui lisait des poèmes et racontait des histoires sur les pays lointains, orientaux. Ce souffle délicat de féminité immaculée, pleine de beauté et d’insouciance. Ses robes bleues avec des applications en étoiles blanches. Il y avait un accord mystérieux entre eux. Ainsi, seulement les âmes fixent des rendez-vous secrets. « Le jardin soupire après toi », « Je me sens forte avec toi. Pourquoi? ». La sensibilité et l’imagination participent à ces rendez-vous secrets. Elle était le reflet de ses rêves, de son intérieur tremblant. Les rêves. Ce nombre infini de phrases qui ne seront jamais prononcées. Ce nombre infini de réponses qui n’ont pas besoin de question. Les rêves ne connaissent pas la contestation, ils coulent en toutes les directions simultanément comme s’ils étaient nos anges personnels. Est-ce que le rêveur a besoin de la réalité? Quels sont les accessoires des rêves? En la regardant, il s’est mis à mieux se comprendre. En l’écoutant lire, il s’éloignait au monde de ses rêves. Peut-être que l’art est la réalisation d’un rêve. Plus l’objet d’art est semblable au rêve, mieux perfectionné est-il peut-être. Les rêves ont quelque chose d’idéal en eux. Ils s’échappent de la cause et de la conséquence. Ils dérobent à la réalité ce qui est le plus précieux – les trois dons: de la langue, d’écouter et de parler. Les voyages de leurs âmes, sur quoi marchaient leurs pieds? Est-ce que ce sentier est si étroit qu’il faut le parcourir tout seul?
Un bloc de pierre contre lequel lutte le sentiment, la passion et l’ardeur. Le sentiment qui est l’éloignement permanent. La passion qui est le franchissement des limites. L’ardeur qui est l’engouement. Le bloc de la transmission non apprivoisée de la matière qu’on doit apprivoiser, élever et dompter. Comment percer la structure de ce qui est dur, comment remarquer sa délicatesse car la délicatesse guette en pierre. Une de ses formes les plus tendres. La sensibilité à ce qui n’est pas encore découvert, non dévoilé, non nommé. La recherche. La recherche continue, intransigeante d’une forme convenable, de la beauté convenable, de la langue appropriée. La convenance grâce à laquelle l’entretien entre la pierre et l’air serait possible. L’entretien entre deux forces naturelles. Car la pierre est aussi une force naturelle.
Jeunesse
L’amour est la justification du manque. Le manque – ce désir excessif de saisir tout. Tout cela se cache parfois dans un détail peu apparent. Cherchons-nous la valeur ou la métaphysique? Mais est-ce que cette métaphysique n’est pas une valeur en soi?
Signes du temps. Clarté du signe.
Nous sommes les témoins de quelque chose d’insaisissable, de quelque chose de mystérieux et incompréhensible. Les témoins d’un temps qui existe mais dont l’existence n’est pas justifiable. Ce temps en temps qui enchante, qui prouve que l’art suit ses propres principes. Prouve-t-il? Ce temps ne doit rien prouver. La sculpture est comme le glissement d’un autre temps au temps habituel, le temps frontière au temps quotidien. Une pause spécifique dans le temps. La continuation est un « sans temps » c’est-à-dire un espace organisé par la sculpture.
Est-ce qu’il admettait un effet? Est-ce que la création était la forme spontanée de la tristesse aussi spontanée?
Que sont ses mains? Ces deux animaux farouches. Réagissent-elles à la lune ou au soleil? Sont-elles l’annonce de l’aube ou du crépuscule? À quelle heure de la nuit et dans quel recoin du jour se regardent-elles? Ces mains qui connaissent les côtés faibles de la pierre, son hésitation, incertitude, indifférence passionnée. Qui connaissent ses caprices, son irréflexion et sa température. Ses creux et ses voies de temps. Les mains qui touchent ce qui n’est pas créé pour toucher, comme son corps qui ne réagissait qu’à la pierre. Qu’est-ce qu’il sentait en changeant sa pensée en forme de pierre? Les pensées – les sculptures, les sculptures – les idées. Les mains qui matérialisaient ce qui est immatériel. Les mains qui dérobaient la force terrifiante de la beauté des territoires inconnus. Les territoires interdits pour la condition humaine. Qui ou quoi exprimaient-elles: lui-même ou ce qui est impossible à nommer? Est-ce qu’il a hésité en exprimant la beauté? Cette beauté absorbée par elle-même semble n’avoir besoin ni d’artiste, ni de destinataire. Elle n’avait pas besoin de spectateur en se réalisant en elle-même. L’artiste est seulement un instrument, un prolongement de la main, du ciseau.
Il était travailleur car seulement le travail est crédible. Ce n’est qu’au travail qu’on peut se confier. Son travail était comme l’affrontement de deux mondes: spirituel et matériel. Depuis quand dure cette lutte invisible? Cette guerre entre la profondeur et la superficialité. Entre l’asservissement du corps et la libération de l’esprit.
C’est le visage qui est le début. Isolé de son contexte, libéré de l’influence de la convention du moment. Comment abandonner cette convention, cette succession d’une convention dans l’autre? Nous pressentons quelque chose mais nous avons peur de ce savoir surhumain. Mûrir signifie tenir ses désir à distance. Qu’est-ce qu’il y a dans le visage de Sybille de Delphes de la Chapelle Sixtine? Qu’est-ce que c’est qu’on ne peut pas détacher nos yeux d’elle. Qui regarde-t-elle? Quelle prophétie observe-t-elle? Quel point cardinal lui est le plus proche? Ce visage sait plus que nous. Ce visage est le visage de l’initiée. Elle tient une feuille dans ses mains, elle est la seule qui sache ce qui y est écrit. Peut-être que c’est quelque chose qui concerne les destins futurs de la terre, les destins futurs de l’humanité. Cette feuille dans ses mains – est-elle le poids, la charge inutile, la compréhension cruelle? La feuille dans ses mains fait voir le fait que son savoir, même s’il est écrit, ne peut pas être lu par nous. Peut-être qu’il est écrit en langue que l’homme ne peut pas apprendre. Et le pied qu’elle dévoile comme si elle voulait saisir ce qui est terrestre ou surmonter les malédictions terrestres. Le réflexe ou le sujet? Peut-être qu’elle s’en ira dans un moment. Peut-être qu’elle reviendra bientôt. Afin d’attribuer les étapes suivantes de devenir au cri. C’est un cri sans paroles qui s’échappe de tout son corps. Comme si elle déjouait la compréhension car c’est trop difficile. Peut-être que chaque trace de son pied est une annonce de ce qui aura lieu. Ou plutôt une promesse insondable voilée par les nuages.
Est-ce qu’on sent le leitmotiv chez lui? Est-ce qu’il y a une obsession en lui? Il paraît que chaque grand artiste a son obsession. Michel-Ange avait l’obsession de la beauté et de la perfection. Ce patrimoine métaphysique qu’il a appris de ses maîtres: Ficino, Landino, Mirandola. Il distingue. Il extorque. Il provoque. Ce n’est plus un règlement avec la réalité, c’est un paiement des dettes envers l’extrémité. Cette dette métaphysique avec laquelle chacun vient au monde pour se donner la peine de la payer avec sa vie.
Prendre l’amour comme on prend l’air. Combien de fois était-il amoureux? Peut-être jamais. Peut-être que c’était Tommaso Cavalieri? Peut-être. Il savait que l’art est exigeant, ne tolère personne à part lui-même. Ce dévouement à l’art était sans limites, c’est pourquoi, il n’avait même pas d’amis. Mais il n’en avait pas besoin car l’art était l’ami et l’amant pour lui. Dans l’amour, nous semblons être pris de la réalité. La réalité commence à se révolter et résister. La réalité de l’amour a lieu hors de notre réalité. Elle appartient au pays où il n’y a pas de limites du temps et de l’espace. L’espace du cœur est multidimensionnel et multi-temporel. Comme l’espace de la mémoire.
Créer est comme faire la traversée d’un fleuve impétueux et agité. Cette force naturelle veut échapper au courant et au lit lui destinés. C’est pourquoi, il faut être préparé pour tout, pour la fatigue, pour la douleur et pour la souffrance qui dissipera peut-être ce qui sera créé. Il n’est jamais sûr si ce qui reste après cette fatigue sombre a, en effet, de la valeur. On ne peut pas résigner. Aller plus loin, aller contre, contre soi-même et les autres. Se lever et tomber, et de nouveau et encore une fois se lever et tomber afin d’accompagner tout le temps une chose: l’art. Peut-on l’appeler seulement l’art? Et peut-être le mot « l’art » cache quelque chose de plus? Dans un certain moment, ce mouvement et cette dynamique évoque une image. Le point où l’intention et l’objectif se touchent et se transforment en vision artistique, en multitude de sens, en trouvaille de la structure, en découverte de la forme, en existence par le contenu. Et aucune brièveté ne peut plus être dangereuse. Intransigeants dans leur désir de la foi en choses impossibles. Intransigeants en casser en mille morceaux tout ce qui n’est pas vrai. Ces morceaux des miroirs blessent, et dans les mains ensanglantées, il y a un sceau. L’empreinte intrépide de Vérité.
Privés de début, privés ou plutôt gratifiés du manque du début. Du début qui admet toujours la fin et le manque du début qui n’a pas de fin. Ceux qui ont été privés de début semblent être plus parfaits. Gratifiés de la liberté de chaque seconde qui ne connaît pas la conséquence, indomptable par la fraude du temps, cette modalité étrange qui s’enracine en faisant nos efforts et nos activités ouverts. Le temps qui se confond sur le temps. Cette indifférence en passion. Cette passion en indifférence. Dans « quelque chose », il y a un certain « depuis toujours ». Cette chose semble dire: Attends, attends ton visage. Attends, attends toi-même. Dans ce qui est futur, tu trouveras ton passé perdu.
Mais le passé n’est qu’une rayure sur le doigt de David ou…
Le monde fait mal sans le savoir. Ses sculptures soignent sans le savoir. Nous sommes quelqu’un d’Autre que nous ne connaissons pas. Le dessin, même s’il est figuratif, présente quelque chose de complètement différent. Ses sonnets cachent le sens non lu. Comme si la réalité s’est décollée de son portrait en créant des lacunes et des trouées par lesquelles l’art parvient. À qui revient la compréhension? Qui sait puiser le savoir de ce qui est libéré? En étant en communion avec l’art, nous acquérons non seulement le savoir mais nous-mêmes. Nous réalisons le plan mystérieux du monde. Le plan dans lequel ce qui est impossible à atteindre peut nous être offert par l’instant.
Où, alors, mène la création?
Devenons-nous différents avec chaque œuvre?
Le corps considéré comme un moyen d’expression. Le corps est un rideau derrière lequel agissent les forces mystérieuses de la nature. La corporalité qu’il désirait en tant qu’artiste et la corporalité qu’il rejetait en tant qu’homme. Le corps comme un moyen d’expression est une définition de la théâtralité. Alors, est-ce que ses sculptures et ses fresques sont théâtrales? Les définitions existent pour les contester, pour parvenir à leur autre côté, celui surprenant et non découvert pour leur résister, c’est pourquoi, ses sculptures dépassent le théâtre, elles semblent être une partie de nous, celle dont on sait le moins. L’incorporalité impliquée dans la corporalité. La corporalité impliquée dans l’incorporalité. Quelle peine est plus supportable? Pour quelle peine on renonce à soi-même? Et en renonçant, regagnons-nous ce qui est juste? La corporalité. Sait-elle se défendre contre les illusions? Sait-elle plus concerner ou présenter? Le règlement de son propre compte. L’accord entre celui qui fait et ce qui est fait. Notre vue est avide, elle désire chaque détail, chaque nuance, chaque seconde. Ce regard dit: ne t’habitue pas aux sens, aux relations avec les contextes. Sois hors des sens et hors des contextes.
Est-ce que la surface de la sculpture peut être une carte? Du point A jusqu’au point B, il y a toutes les théories pour asservir l’amour et la haine. Tous les espaces, matières et temps possibles. « De – jusqu’à » dans lequel le toucher doit être créé. « De – jusqu’à » dans lequel le toucher est toujours nécessaire. Là où nos pensées parviennent, existe le bleu du feu et le bleu de la prairie. Là où nos pensées parviennent, il y a une désobéissance appelée la liberté. Là où nos pensées rencontrent les pensées de notre bien-aimé(e), il y a la pluie continuelle. Les gouttes dorées de pluie. As-tu un parapluie d’or? L’or des alchimistes ou d’autres charlatans renaissants file entre les doigts comme la poussière de pierre.
La pierre n’est pas l’herbe, la pierre n’est pas la prairie. Elle est, pourtant, un fragment de la nature. Peut-être que celui le plus sensible et le plus tendre. Le plus violent et le plus sauvage. Faire confiance à la nature veut dire faire confiance au temps. Faire confiance à la pierre veut dire retrouver de l’espoir. Qui serais-tu sans pierre? Sans ce don insaisissable et invisible. Peut-être que c’est la même pierre sur laquelle marchait le pied de quelqu’un. Le pied de quelqu’un qui aimait. Le pied de quelqu’un qui était plongé dans la prière. Ces pieds se précipitant vers quelque chose. Vers quoi – qui le devinera? Ces pieds courant vers quelque chose qui perce du frisson de vérité. La vision d’une chose impossible à atteindre. Mais est-ce qu’on tient à l’histoire de cette pierre? Peut-être que cette histoire est liée inséparablement à nous. Peut-être que la reformulation du fortuit du bloc dans une telle nécessité de la sculpture n’était pas accidentelle.
« Le meilleur maître ne réussira à penser rien
À part de cela qui déjà repose au marbre »
Qu’est-ce qui décide de la sculpture: le sculpteur ou la pierre?
Car sont-elles accidentelles les commissures des lèvres de David soulevées légèrement?
Car ne sont-elles pas comme cela pour éblouir quelqu’un?
Remplir de la lumière qui est intérieure et inépuisable.
Cette lumière qui flue du tout que sa main a touché.
Aspirer à l’idéal. Aspirer à l’œuvre d’art. Aspirer à la vérité du propos. Aspirer veut dire lutter contre soi-même. C’est une lutte continuelle contre les obstacles de son propre caractère. Humilier sa vanité et sa superficialité. Se dégrader au rôle de l’objet dans les mains de quelque chose de grand. Et même ne pas savoir ce que c’est. Rester ancré dans cette ignorance pour être encore plus humilié. Et puiser la force de cette humiliation pour une nouvelle œuvre, pour la peine suivante de la création. Parfois, ce qui est le plus précieux dans l’art est créé à genoux. Si près de la terre qu’on l’entend respirer. C’est dans cette respiration qu’on peut entendre les rythmes du monde et du cosmos. C’est cette respiration qui met en ordre les mouvements du ciseau ou de la plume sur le papier.
Est-ce qu’il apprenait de la pierre? Et qu’est-ce qu’on peut apprendre de la pierre? C’est son secret. Sa voie rapide sur laquelle personne ne sait marcher. Personne n’est capable comme lui de trouver l’aube ou le crépuscule. L’aube où il aperçoit les destins suivants de ses héros des fresques et les crépuscules où il aperçoit le contour des épaules courbées. Être un élève de la pierre – faire la parole du silence. La parole la plus importante dans l’histoire. Être un élève de la pierre, ne pas déranger le silence. Sculpter en lui un autre silence et encore un silence jusqu’à la création du vide dans lequel ni le temps ni l’espace ne sont nécessaires. S’unir avec la pierre veut dire faire une tentative de persister jusqu’à la fin.
Être un élève de la pierre veut dire
Retourner
Rendre soi-même et ce qu’on fait n’appartenant à personne pour une chose qui remarque ce qui n’existe pas encore
Céder
Être cette forme unique non imitée
Abandonner
Compter les lumières plongées dans la nuit sur la rive opposée
Suffire
Toucher et encore une fois toucher une chose qui n’existe pas
C’est, pourtant, un pressentiment. L’encerclement silencieux et vigilant du sujet. Ce qui est insaisissable que seulement la sensibilité peut saisir, évoquer, accorder la qualité. Devenir l’artiste veut dire arrêter de simuler qu’on est quelqu’un qu’on n’est pas. Vaincre son orgueil, sa vanité, son ambition pour devenir personne, pour que l’art puisse devenir quelqu’un. Quelqu’un plus tangible que l’artiste lui-même. C’est la transmission de soi-même à l’art. C’est le versement de soi-même dans l’œuvre. Mais pas anonyme. Cette longue nuit quand Michel-Ange sculptait passionnément son prénom et son nom sur la Pietà du Vatican. La fièvre de cet acte émane des lettres gravées jusqu’au présent. Ces lettres contiennent tout le sentiment pour l’art. Cet acte, si humain, et, en même temps, illustrant quelle valeur avait pour lui ce qu’il créait. Comme s’il savait et connaissait le pays d’où il venait. Ce pays intact par la main humaine. Cette manifestation extrahumaine de la première cause.
Tailler dans le manque et dans la misère un fragment du moment qui éblouit, être sévère et ne pas sentir la douleur. Graver sur le fragment raboteux et inaccessible sa propre vérité qui est effrayante. Cette vérité cassera chaque pierre. Est-ce que la joie a accès à la pierre? La nuit quand Michel-Ange gardait son David était la nuit de la terreur mais aussi de se griser de beauté. La lutte de ce qui est illimité pour son lieu au monde limité. Les contours se figeant au crépuscule, tombant doucement en bas comme le soleil couchant. Cette dispute qui est le chuchotement entre la forme et l’air. Cette querelle métaphysique concernant le pouvoir sur l’espace. Cette négation significative du temps afin de montrer son propre temps. Vaincre ce qui est inutile pour rétablir l’importance et la valeur à une chose qui mérite le sens.
Le marbre est obéissant: il sait que seulement sous les mains de l’artiste il atteindra son incarnation future. Laquelle de ces incarnations est une voie à connaître sa propre nature? Laquelle sera une chose qui lui accordera la parole et il pourra commencer son entretien sans fin avec le monde. Dans cet entretien, il y a ce qui est fait et celui qui fait, ce qui est montré et celui qui montre.
Les comptes des proportions qui se transforment en calcul de la beauté. Mais est-ce que la beauté est calculable? Y-a-t-il quelqu’un qui saurait compter touts les flocons de neige ou tous les grains de sable au désert? Ce qui est incalculable et sans visage cache sa face en sachant que personne, aucun homme ne saurait y faire face. Même si ses sculptures ne sont qu’un écho de l’idéal, elles ne sont pas un reflet. Dans le reflet se cache un faux, ses sculptures sont sincères. Peut-être que c’est la question du geste. Du geste qui vient de la rive réelle et irréelle. Des réponses qui sont les réponses du cosmos. Des gestes qui sont les gestes du ciel. Parfois, ils rivalisent avec nos mots soufflés et nos réticences. Les gestes captivants, les gestes libérant, les gestes demandant. Parfois, ils nous saisissent comme une vague de l’air chaud, ce flux de la nappe de l’océan calmé. Parfois, ils nous regardent pour qu’on sente leur caractère illimité. Est-ce qu’on y a fait tant de confiance pour les lire d’une manière convenable? Les gestes mystérieux qui demandent de leur faire traverser le fleuve des sens jusqu’au dévoilement. Mais dans le dévoilement, il y a un besoin d’un autre dévoilement.
« La nuit que tu vois dans un cocon doux du rêve,
Est gravée en pierre par un Ange.
Elle doit vivre lorsqu’elle reste endormie,
Si tu ne crois pas, réveille-la, elle parlera ».
Ce qui n’a pas été dit par la pierre, a été dit par ses poèmes.
L’insomnie est l’allié de la création. Cet échappement secret du rêve et le fait de suivre la nuit. La nuit est le chuchotement du silence. La virgule dans une phrase non articulée. Quelle étoile accompagne-t-elle cette nuit? Qui ne comprend pas les étoiles, ne comprendra pas son lieu sur la terre. Qui n’a pas appris la langue des étoiles, n’entendra jamais la vérité. Qui ne sait pas que les étoiles sont les blessures du ciel, ne guérira jamais sa propre blessure. Nuit, ceux qui sont méfiants, rejetés et seuls ont besoin de toi.
C’était dans la nuit. J’ai entendu mon cœur battre. J’ai vu, sans me bouger, que je sors de la maison, je marche sur un chemin vicinal, puis à travers une forêt et enfin je me trouve dans une caverne où les esclaves taillent la roche jour et nuit, à la sueur de leur front. Quel était mon étonnement quand j’ai vu qu’ils la taillaient au rythme de mon cœur. Quand je me suis réveillée, un sentiment étrange m’a saisi d’avoir le cœur hors de moi, quelque part dans un endroit lointain.
La nuit est le chuchotement du silence.
La règle idéale de créer: l’intention dépasse ses propres pensées.
Le savoir du miroir est réprimandé: Chercher et ne pas trouver. Ne pas chercher et trouver.
Tailler des tunnels en bloc de nuit. L’intérieur brillant de l’espace, brillant comme une perle noire. La vitesse qui dépasse elle-même. Cette perle est glissante, elle peut glisser de la main à chaque moment. Elle peut nous échapper. C’est pourquoi, la plus importante est la vigilance et encore une fois la vigilance, aucun détour du chemin. La vigilance qui divise et additionne, unit et pressent. La correspondance des détails. Les situations se servent des artifices connus, l’artiste doit les percer, démontrer, vaincre et y faire face.
Le temps est plus superstitieux que nous. Le temps accepte les superstitions des moments. Le temps? Peut-être que pour une œuvre d’art, le temps n’existe pas. Ces mains émergent de derrière le temps. Ce sourire se manifeste sans appartenir ni au passé, ni au présent ni au futur. Il dure. Ils durent. La création est un jeu avec le temps. C’est une violation de ses superstitions et des manières schématiques. Est-ce que ces commissures des lèvres plongées dans le sourire sont inquiètes de quelque « plus tard »? Est-ce que ces bras savent qu’ils luttent contre le temps qui passe? Est-ce que ces poignets devinent qu’ils partagent l’espace en celui temporel et celui intemporel?
Les sculptures: sont-elles le mutisme ou le silence? Combien les sépare de la première parole? Ou peut-être qu’elles ont déjà tout dit? Elles plient sous le poids de ce qui est articulé. La pietà exprime ce qui est saint. Mais est-ce qu’un sacrum est possible à exprimer? La pietà – le message du tragique, du désespoir, du drame, et tout cela en forme humaine. Dans cette attente désespérée de la réponse. Qui nous a enseigné cette attente? Le ciel peut-être. Qui a entremêlé le mutisme en silence? Qui racontera le silence au silence? Ce silence déchiré en deux comme une feuille de papier sur laquelle on a écrit: « tais-toi! tais-toi! ». Ce n’est pas un ordre, c’est une méthode pour survivre. Un silence rattrape un autre silence, l’autre silence se glisse sans bruit dans un silence suivant. Ce silence du silence – l’échelle de nos craintes et de notre sensibilité. Ce silence crée sa propre perspective rapide.
Et l’image est créée de nouveau. L’image dans l’esprit, dans le cœur, dans les mains. Qu’on puisse suivre l’inexprimable, qu’on puisse commencer du lieu convenable. L’art n’a pas de début. Il commence toujours dans un certain point d’espace, de pensée, de temps. Ce point est le plus important. C’est lui qui décide du fait si l’œuvre sera convenable, adéquate, pleine. En créant, il faut oublier le début et la fin. Oublier veut dire se souvenir encore plus. En créant, nous sommes entre…
Et l’image est créée de nouveau. L’espace vide où tout peut avoir lieu. Cette force du consentement pour les choses inimaginables.
Et la pierre refait son devoir comme si elle disait:
Ressuscite-moi, fais-moi confiance encore, vois ce qui est rejeté en moi, recommence encore une fois, guéris ma forme pour qu’elle soit plus compréhensible et accessible, pour qu’elle devienne un sanglot qu’on cache pour que l’élément devienne notre ami, pour savoir accepter ce qui est notoire, pour redemander pardon, pour rechercher un visage mystérieux, ne permets pas la lumière de quitter mon haleine, ne me permets pas d’oublier qui je suis.
Ses sculptures comme des lettres d’un grand alphabet des émotions. Que sont ces émotions? Éparpillées comme des miettes de pain ramassées par les oiseaux. Peut-être qu’elles sont la langue du monde invisible qui est près de nous, si près qu’il suffit de tendre la main, et qu’on ne sait pas apercevoir, sentir. Apercevoir. Mais apercevoir voudrait dire repousser tous les événements inutiles qui sont si importants pour nous. La destination ne va pas nécessairement son chemin, peut-être qu’elle se trouve quelque part profondément dans l’artiste.
L’art de Michel-Ange est plein d’esclaves et d’anges.
Plein d’esclaves – pour ne pas perdre de vue ce qui est plus près de la terre.
Plein d’anges – pour avoir au moins un ombre d’espoir que le ciel est proche.
Plein d’esclaves – pour annihiler ce qui est humain, couvert d’obscurité, d’esclavage et de peine de la haine.
Plein d’anges – pour embrasser ce qui peut avoir lieu quand on n’attend rien.
Est-ce qu’il y a une relation entre les esclaves et les anges?
La création du soleil et de la lune. Tu peux être le soleil et moi – la lune. Ou peut-être au contraire? Ces explosions grandes en nous quand nous sentons physiquement la création des galaxies, des planètes et des étoiles nouvelles. Quand nous sentons le souffle du cosmos sur notre joue. Quand la fraîcheur des distances impénétrables nous saisit de la tête aux pieds. La grande explosion demeure et nous concerne toujours. Nous participons toujours à la naissance de l’univers. Dans la Chapelle Sixtine, Dieu crée la peine du soleil et le mystère de la lune. La lune à gauche, le soleil à droite. Dans ce moment de la création, ils se trouvent l’une à côté de l’autre pour se rendre chacun vers sa direction. La lune s’en va pour devenir le plein et le vide, le soleil – pour approfondir la valeur des aubes et des crépuscules. Est-ce qu’ils ont la mémoire d’eux-mêmes? La distance qui les sépare est l’intention divine mais peuvent-ils exister l’une sans l’autre?
Distinguer veut dire rechercher un détail. Faire confiance à un élément duquel tout commence et vers lequel tout se dirige. La force du détail qui contient tout le savoir de l’ensemble. L’ensemble qu’on essaye de saisir par notre savoir scintille dans un détail peu signifiant. Il scintille comme un ongle sur la main de David. Peut-être que toute la perfection de cette sculpture se trouve dans cet ongle. Dans son regard vers ce point cardinal où le soleil se couche. Comme s’il voulait arrêter son mouvement par son regard pour que cette lutte n’ait pas de fin. La lutte de la beauté contre le temps. La lutte de ce qui est inexprimable contre la langue de l’incompréhension. Ce détail retiré de l’enchaînement des causes et des effets. Ce détail qui se trouve hors du savoir. Quel coucher du soleil a-t-il vu cette fois? Toujours avant la lutte, toujours avant le coup final. La lutte sera puissante et honnête. Sera-t-il rassasié après une telle lutte? Il n’y a pas de colère, ni de haine ni de révolte dans le corps de David. Comme si l’honnêteté et le respect envers l’événement qui aura lieu dans un moment ne lui permettait pas de montrer ses émotions. C’est comme l’honnêteté envers l’acte de lutte. Son état immaculé doit affronter non seulement la brutalité de Goliath mais aussi la nécessité brutale des époques qui se suivent. Les proportions idéales de son corps semblent être une balance qui pèsera le bien et le mal, le juste et l’inutile, le précieux et ce qui est sans valeur.
La question de la pierre sait mieux que toi où tu te trouves. Car qu’est-ce que cela veut dire « ici » sinon une manifestation ambiguë d’unir le chemin et l’intention, mais les chemins sont changeants et les intentions sont parfois insuffisantes et illusoires. Combien de serments, promesses et demandes se trouve dans cet « ici »? Combien de moments suppliés déchirent de l’intérieur cette structure provisoire d’« ici »? Déchire et pousse à retourner. Retourner ne veut pas dire nécessairement reculer. Retourner veut dire le retour mythique à soi-même. Assumer le poids de tous les événements auxquels nous avons participé. Assumer et justifier à son nom, au nom de tous les doutes, au nom de toutes les inquiétudes. Au nom de l’hasard. Et l’hasard montrera, un jour ou l’autre, le visage de sa nécessité et non de son fortuit. Combien se trouve dans cet « ici » si on est conscient d’un « au-delà ». Cet « au-delà » qu’on a embrassé en entier, dans toute la perspective complexe. « Au-delà » qu’on a attiré avec l’appât de notre terreur. « Au-delà » qui ne nous quittait pas même pour un instant quand les nuages sont tombés par terre. « Au-delà » qui est créé quand le ciel touchera notre corps. «Au-delà » dont la carte est l’œuvre d’art. La carte est indistincte mais possible à deviner. Combien de ces « au-delà » Michel-Ange a-t-il connu si chacune de ses œuvres est une telle carte? La carte de la terre tellement attendue que nous devons découvrir.
Si l’inspiration existe, cela veut dire oublier soi-même
Si l’amour existe, c’est un baiser que Michel-Ange n’a jamais sculpté.
Créer veut dire, en même temps, marquer des limites. Le manque des limites se trouvant dans les limites? Combien de fois attendait-il pour un meilleur moment? Le moment quand l’intention sait déjà et la réalisation est seulement un tendre consentement. Les contestations sont exactes et calculées sans douleur. Les contestations qui ne s’opposent pas vraiment mais veulent accentuer la blessure, qui veulent influencer à l’aide de ce qui est difficile. Qu’est-ce qui unit toutes ces contestations en un ensemble? Qu’est-ce qui les force pour être de l’autre côté du savoir, ce savoir proprement dit. Nos pressentiments, sont-ils suffisants?
« Celui qui n’atteindra pas d’abord
Les bouts de l’art et de la vie
Ne remportera pas la maîtrise »
La poésie pénètre sa sculpture de part en part comme si la pierre était au début. C’est comme la naissance de la poésie en pierre. La matérialisation de la poésie. Le fait de lui donner une dimension, d’établir le sens du toucher pour elle. La vigilance de chaque seconde. Mais le toucher rencontre des limites. Est-ce qu’il y a des limites pour un artiste?
La limite du feu qu’il franchit quand il quitte tout
Les limites de l’eau qu’il franchit quand il arrête de faire confiance à la langue
Les limites de la roche qu’il franchit quand il brisera les pensées en lui
Les limites du temps qu’il franchit quand il se libère de moi et toi
Les limites de l’espace qu’il franchit quand il entend un « Toi » incessant
Une voix insistante, trompeuse, n’appartenant à personne l’atteint de chaque point: « tu ne comprends rien, tu ne comprends rien ». Mais il ne voulait pas comprendre. Car qu’est-ce que c’est la compréhension sinon la conscience de l’impuissance de comprendre. La conscience d’atteindre les limites d’où il n’y a pas de retour parfois, et si le retour est possible, c’est avec un autre visage. L’envie de comprendre est une version pleine d’élan du manque de l’humilité. Et il n’est pas possible de créer sans humilité. Sans sentiment de recherche, de recherche continuelle de la perfection. La création en conscience de la compréhension n’aurait pas de sens. La compréhension serait comme un point devant une phrase qui n’a pas été encore écrite. Il savait que seulement l’ânesse a vu un ange. Ces paroles de Savanarola lui étaient si proches et connues. Lui, qui avait accès au monde auquel les sens humains n’ont pas d’accès. Lui qui traduisait la langue du surnaturel en langue des hommes. « Tu ne comprends rien, tu ne comprends rien », voici ce qu’il lisait en gestes, regards et sourires humains. « Tu ne comprends rien ». Est-ce que ces hommes avaient vraiment l’avantage de la compréhension sur lui? Cet avantage terrestre où le jeu des forces est illusoire et faux. On peut comprendre comment et pourquoi les nuages sont créés mais on ne peut pas comprendre pourquoi ils prennent de telles formes.
Nous ne comprendrons jamais comment on crée une œuvre d’art. Nous ne comprendrons jamais de quelle partie de l’âme elle arrive à notre monde et l’image de quel monde elle est. Quels mécanismes influencent l’artiste qu’il devient un intermédiaire entre l’invisible et le visible, entre l’inexprimable et l’exprimable, entre la terre et le ciel? Quel prix paie-t-il pour cette médiation? L’artiste est comme un pont des cieux sur lequel les nuages passent; il voile. Le contenu caché et, en même temps, dérobé. Rien d’étonnant si c’est Hermès, le dieu des voleurs, qui a inventé l’art. De grands artistes sont de grands voleurs. En quelle relation l’artiste reste-t-il avec son œuvre? Est-ce que les œuvres s’en vont? Est-ce qu’elles restent fidèles à celui qui les a créées? Le temps de l’œuvre d’art est rempli de mystère. Sa force et sa puissance sont parfois inexprimables. Tous les commentaires sont les commentaires des commentaires, mais pas une interprétation convenable. L’art, comme l’amour, est un mystère gardé par le ciel jaloux. Et nous supplions pour qu’il soit tolérant un instant, pour qu’il devienne un consentement muet, pour qu’il réponde avec un poème au moins, un geste de la sculpture, une couleur de la fresque.
L’image de la victoire cache une certaine incantation en elle. L’incantation qui peut être gardée seulement par la pierre. En regardant cette sculpture, on voit le vainqueur et le vaincu. Qui d’entre eux était le premier? Qui était plus nécessaire à qui? Qui prédira la défaite ou la victoire à qui? Qu’est-ce qu’on voit quand on commence à sentir avec la sculpture? L’avantage de la délicatesse sur la force, comme si ce qui est essentiel était la langue de la subtilité. La victoire c’est ce mouvement indifférent de la tête comme si nous nous retournions derrière nous. Le passé qui a créé « maintenant », le passé qui est fait présent sans émotions et sans essayer de ressasser. Comme si ce qui est derrière nous ne pouvait pas nous atteindre. Cela nous concerne en ne nous concernant plus. Ce ne sont pas nous qui jugeons la victoire, c’est la victoire qui nous juge. C’est elle qui nous trouve dans un moment le moins attendu: en insouciance, en douleur, en misère, en regret, en colère, en indifférence. La victoire n’est pas une situation, c’est un sentiment de la victoire sur la matière. La victoire sur le savoir qui asservit l’être humain. Le savoir, cette mascarade médiocre des idées, l’acrobatie impressionnante des illusions qui a construit des murs et des murailles du ratio en séparant la sensation de l’intelligence, l’intelligence de l’imagination, l’imagination de l’intuition, l’intuition de l’âme. Le savoir qui traque l’esprit car ses modes de penser mènent-ils aux réponses correctes? Le savoir est comme un labyrinthe où il y a trop de sorties pour savoir que celle qu’on a choisie est la bonne. La négation du savoir permet de recouvrer l’imagination et l’intuition. L’imagination pour ressusciter des mondes nouveaux. L’intuition pour savoir se déplacer sur la carte de ces mondes nouveaux. Combien de fois rendons-nous compte de notre victoire? À quel degré savons-nous la comprendre et mener avec sagesse? La victoire de l’âme sur le corps, de l’imagination sur la raison, de la délicatesse sur la violence. Peut-être que nous réglons enfin notre compte à la réalité qui essaye de nous décharger en l’appelant le destin ou la destination. Il y a quelque chose de dramatique dans l’existence humaine, mais c’est justement dans ce dramatique que toute la beauté du monde se cache.
La victoire de Michel-Ange était précédée par la lutte non seulement contre la matière mais aussi contre lui-même. Peut-être que la victoire sur soi-même est une victoire la plus importante.
« Qu’est-ce que j’apprends dans l’ornement de ton visage,
Que la pensée humaine n’espère pas comprendre.
Qui veut le connaître, doit mourir d’abord »
Peut-être qu’il a échoué dans la réalité terrestre et il doit apprendre à le supporter.
Dans la réalité céleste, c’est un triomphe qu’il doit apprendre à comprendre.
EWA SONNENBERG
Submitted by admin on 5. September 2009 - 13:36.
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